domingo, 10 de diciembre de 2017

La Matrone d’Éphèse

Fable n° 26
Livre XII

S’il est un conte usé, commun, et rebattu
C’est celui qu’en ces Vers j’accommode à ma guise.
Et pourquoi donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ?
Quelle grâce aura ta Matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ?
Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes Vers je l’aurai rajeunie.
Dans Éphèse, il fut autrefois
Une Dame en sagesse et vertus sans égale,
Et selon la commune voix
Ayant su raffiner sur l’amour conjugale.
Il n’était bruit que d’elle et de sa chasteté :
On l’allait voir par rareté :
C’était l’honneur du sexe : heureuse sa patrie :
Chaque Mère à sa Bru l’alléguait pour patron ;
Chaque Époux la prônait à sa Femme chérie ;
D’elle descendent ceux de la Prudoterie,
Antique et célèbre maison.
Son Mari l’aimait d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce serait un détail frivole ;
Il mourut, et son testament
N’était plein que de legs qui l’auraient consolée,
Si les biens réparaient la perte d’un Mari
Amoureux autant que chéri.
Mainte Veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-ci par ses cris mettait tout en alarme ;
Celle-ci faisait un vacarme,
Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ;
Bien qu’on sache qu’en ces malheurs
De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte,
La douleur est toujours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée,
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourraient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengregée.
Enfin ne voulant plus jouir de la clarté
Que son Époux avait perdue,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié ;
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une Esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie.
Prête, je m’entends bien ; c’est-à-dire en un mot,
N’ayant examiné qu’à demi ce complot,
Et jusque à l’effet courageuse et hardie.
L’Esclave avec la Dame avait été nourrie.
Toutes deux s’entraimaient, et cette passion
Était crue avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le Monde entier à peine eût fourni deux modèles
D’une telle inclination.
Comme l’Esclave avait plus de sens que la Dame,
Elle laissa passer les premiers mouvements,
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme
Dans l’ordinaire train des communs sentiments.
Aux consolations la Veuve inaccessible,
S’appliquait seulement à tout moyen possible
De suivre le Défunt aux noirs et tristes lieux :
Le fer aurait été le plus court et le mieux,
Mais la Dame voulait paître encore ses yeux
Du trésor qu’enfermait la bière,
Froide dépouille, et pourtant chère.
C’était là le seul aliment
Qu’elle prît en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d’autres de tant de sortes,
Notre Veuve choisit pour sortir d’ici-bas.
Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas,
Qu’un inutile et long murmure,
Contre les Dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n’omit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.
Encore un autre mort faisait sa résidence
Non loin de ce tombeau, mais bien différemment,
Car il n’avait pour monument
Que le dessous d’une potence.
Pour exemple aux voleurs on l’avait là laissé.
Un Soldat bien récompensé
Le gardait avec vigilance.
Il était dit par Ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami
L’enlevaient, le Soldat nonchalant, endormi,
Remplirait aussi-tôt sa place.
C’était trop de sévérité ;
Mais la publique utilité
Défendait que l’on fît au Garde aucune grâce.
Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux il y court, entend de loin la Dame
Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme,
Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,
Pourquoi cette triste musique,
Pourquoi cette maison noire et mélancolique ?
Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet sans autres paroles
Disait assez par quel malheur
La Dame s’enterrait ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajouta la Suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encore que le Soldat fût mauvais Orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La Dame cette fois eut de l’attention ;
Et déjà l’autre passion
Se trouvait un peu ralentie.
Le temps avait agi. Si la foi du serment,
Poursuivit le Soldat, vous défend l’aliment,
Voyez-moi manger seulement,
Vous n’en mourrez pas moins. Un tel tempérament
Ne déplut pas aux deux femelles.
Conclusion qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son souper ;
Ce qu’il fit ; et l’Esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer dès lors à la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à votre Époux que vous cessiez de vivre ?
Croïez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre,
Si par votre trépas vous l’aviez prévenu ?
Non Madame, il voudrait achever sa carrière.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il à vingt ans enfermer dans la bière ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons ;
Quant à moi je voudrais ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t-il d’en être regardée ?
Tantôt en voyant les trésors
Dont le Ciel prit plaisir d’orner votre visage,
Je disais, hélas ! c’est dommage,
Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela.
À ce discours flatteur la Dame s’éveilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira
Deux traits de son carquois ; de l’un il entama
Le Soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame :
Jeune et belle elle avait sous ses pleurs de l’éclat,
Et des gens de goût délicat
Auraient bien pu l’aimer, et même étant leur femme
Le Garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
Sorte d’amour ayant ses charmes,
Tout y fit : une belle alors qu’elle est en larmes
En est plus belle de moitié.
Voilà donc notre Veuve écoutant la louange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
La voilà qui trouve à son gré
Celui qui le lui donne ; il fait tant qu’elle mange,
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait.
Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toujours par degrés, comme l’on peut penser :
De l’un à l’autre il fait cette femme passer ;
Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un Amant, elle en fait un Mari ;
Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri.
Pendant cet hyménée un voleur se hasarde
D’enlever le dépôt commis aux soins du Garde.
Il en entend le bruit ; il y court à grands pas ;
Mais en vain, la chose était faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sachant où trouver retraite.
L’Esclave alors lui dit le voyant éperdu :
L’on vous a pris votre pendu ?
Les Lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si Madame y consent j’y remédîrai bien.
Mettons notre mort en la place,
Les passants n’y connaîtront rien.
La Dame y consentit. Ô volages femelles !
La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
S’il en était d’assez fidèles,
Elles auraient assez d’appas.
Prudes vous vous devez défier de vos forces.
Ne vous vantez de rien. Si votre intention
Est de résister aux amorces,
La nôtre est bonne aussi ; mais l’exécution
Nous trompe également ; témoin cette Matrone.
Et n’en déplaise au bon Pétrone,
Ce n’était pas un fait tellement merveilleux,
Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux.
Cette Veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on lui vit faire,
Qu’au dessein de mourir mal conçû, mal formé ;
Car de mettre au patibulaire,
Le corps d’un mari tant aimé,
Ce n’était pas peut-être une si grande affaire.
Cela lui sauvait l’autre ; et tout considéré,
Mieux vaut Goujat debout, qu’Empereur enterré.

Philémon et Baucis

Fable n° 25
Livre XII

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux Divinités n’accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille,
Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,
Véritables Vautours que le fils de Japet
Représente enchaîné sur son triste sommet.
L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;
Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple,
Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple.
Hyménée et l’Amour par des désirs constants,
Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux Printemps :
Ni le temps, ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;
Cloton prenait plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Étés.
Eux seuls ils composaient toute leur République :
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.
Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;
L’amitié modéra leurs feux sans les détruire.
Et par des traits d’amour sut encor se produire.
Ils habitaient un Bourg, plein de gens dont le cœur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d’abolir cette engeance.
Il part avec son fils le Dieu de l’Éloquence ;
Tous deux en Pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.
Prêts enfin à quitter un séjour si profane,
Ils virent à l’écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe, on ouvre ; aussi-tôt Philémon
Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ;
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :
Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile,
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde ;
Encor que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos Hôtes agréront les soins qui leur sont dus.
Quelques restes de feu sous la cendre épandus
D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;
Des branches de bois sec aussi-tôt s’enflammèrent.
L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.
Philémon les pria d’excuser ces longueurs :
Et pour tromper l’ennui d’une attente importune
Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare ;
Cependant par Baucis le festin se prépare.
La table où l’on servit le champêtre repas,
Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;
Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,
Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelans
Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mets
D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.
Les divins Voyageurs altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.
Plus le vase versait, moins il s’allait vidant.
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;
À ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils
Qui font trembler les Cieux sur leurs Pôles assis.
Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute.
Quels humains auraient cru recevoir un tel Hôte ?
Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux,
Mais quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?
C’est le cœur qui fait tout ; que la terre et que l’onde
Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde,
Ils lui préféreront les seuls présents du cœur.
Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur ;
Dans le verger courait une perdrix privée,
Et par de tendres soins dès l’enfance élevée :
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain ;
La volatile échappe à sa tremblante main ;
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile :
Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile ;
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.
De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;
Suivez-nous : Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
Ô gens durs, vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs.
Il dit : Et les Autans troublent déjà la plaine.
Nos deux Époux suivaient, ne marchant qu’avec peine.
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.
Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtant,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.
À leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent.
Des ministres du Dieu les escadrons flottans
Entraînèrent sans choix animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;
Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l’heure.
Les vieillards déploraient ces sévères destins.
Les animaux périr ! car encor les humains,
Tous avaient dû tomber sous les célestes armes ;
Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Cependant l’humble Toit devient Temple, et ses murs
Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.
De pilastres massifs les cloisons revêtues
En moins de deux instants s’élèvent jusqu’aux nues,
Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;
Tous ces événements sont peints sur le lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’Apelle,
Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.
Nos deux Époux surpris, étonnés, confondus,
Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures
Pour présider ici sur les honneurs divins,
Et Prêtres vous offrir les vœux des Pèlerins ?
Jupiter exauça leur prière innocente.
Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu’au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos Autels ;
Cloton ferait d’un coup ce double sacrifice,
D’autres mains nous rendraient un vain et triste office :
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter à ce vœu fut encor favorable :
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,
Ils contaient cette histoire aux Pèlerins ravis,
La troupe à l’entour d’eux debout prêtait l’oreille.
Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille
N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.
Un Bourg était autour ennemi des Autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies ;
Du céleste courroux tous furent les hosties ;
Il ne resta que nous d’un si triste débris :
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.
Jupiter l’y peignit. En contant ces Annales
Philémon regardait Baucis par intervalles ;
Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler l’écorce a sa langue pressée ;
L’un et l’autre se dit adieu de la pensée ;
Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.
D’étonnement la Troupe, ainsi qu’eux perd la voix ;
Même instant, même sort à leur fin les entraîne ;
Baucis devient Tilleul, Philémon devient Chêne.
On les va voir encore, afin de mériter
Les douceurs qu’en hymen Amour leur fit goûter.
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des Époux séjournent sous leur ombre,
Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans.
Ah si !.… mais autre-part j’ai porté mes présents.
Célébrons seulement cette Métamorphose.
Des fidèles témoins m’ayant conté la chose,
Clio me conseilla de l’étendre en ces Vers,
Qui pourront quelque jour l’apprendre à l’Univers.
Quelque jour on verra chez les Races futures,
Sous l’appui d’un grand nom passer ces Aventures.
Vendôme, consentez au los que j’en attends ;
Faites-moi triompher de l’Envie et du Temps.
Enchaînez ces démons, que sur nous ils n’attentent,
Ennemis des Héros et de ceux qui les chantent.
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu’ayant mille vertus, vous n’avez nul défaut.
Toutes les célébrer serait œuvre infinie :
L’entreprise demande un plus vaste génie ;
Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ?
Sans parler de celui qui force à vous aimer ;
Vous joignez à ces dons l’amour des beaux Ouvrages,
Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ;
Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents
Que nous font à regret le travail et les ans.
Peu de gens élevés, peu d’autres encor même,
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des Dieux les possède, c’est vous ;
Je l’ose dans ces Vers soutenir devant tous :
Clio sur son giron, à l’exemple d’Homère,
Vient de les retoucher attentive à vous plaire :
On dit qu’elle et ses Sœurs, par l’ordre d’Apollon,
Transportent dans Anet tout le sacré Vallon ;
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !
Puissent-ils tout d’un coup élever leurs sourcils !
Comme on vit autrefois Philémon et Baucis.

Daphnis et Alcimadure

Fable n° 24
Livre XII
Aimable fille d’une mère
À qui seule aujourd’hui mille coeurs font la cour,Sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire,
Et quelques-uns encore que vous garde l’amour ;
Je ne puis qu’en cette préface
Je ne partage entre elle et vous
Un peu de cet encens qu’on recueille au Parnasse,
Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
Ce serait trop ; il faut choisir,
Ménageant ma voix et ma lyre,
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
Je louerai seulement un coeur plein de tendresse,
Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit ;
Vous n’auriez en cela ni maître ni maîtresse,
Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.
Gardez d’environner ces roses
De trop d’épines, si jamais
L’Amour vous dit les mêmes choses :
Il les dit mieux que je ne fais ;
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l’oreille
À ses conseils. Vous l’allez voir.
Jadis une jeune merveille
Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir :
On l’appelait Alcimadure :
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure
Et ne connaissant autres lois
Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,
Et surpassant les plus cruelles ;
N’ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :
Quelle l’eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,
L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
Ne lui fut accordé par ce coeur inhumain.
Las de continuer une poursuite vaine,
Il ne songea plus qu’à mourir.
Le désespoir le fit courir
À la porte de l’inhumaine.
Hélas ! ce fut aux vents qu’il raconta sa peine ;
On ne daigna lui faire ouvrir
Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,
L’ingrate, pour le jour de sa nativité,
Joignait aux fleurs de sa beauté
Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
« J’espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
Mais je vous suis trop odieux,
Et ne m’étonne pas qu’ainsi que tout le reste
Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
Mon père, après ma mort (et je l’en ai chargé),
Doit mettre à vos pieds l’héritage
Que votre coeur a négligé.
Je veux que l’on y joigne aussi le pâturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
Et que du reste de mon bien
Mes compagnons fondent un temple
Où votre image se contemple,
Renouvelants de fleurs l’autel à tout moment.
J’aurai près de ce temple un simple monument :
On gravera sur la bordure :
« Daphnis mourut d’amour. Passant, arrête-toi,
« Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
« De la cruelle Alcimadure. »
À ces mots, par la Parque il se sentit atteint :
Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
Son ingrate sortit triomphante et parée.
On voulut, mais en vain, l’arrêter un moment
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant ;
Elle insulta toujours au fils de Cythérée,
Menant dès ce soir même au mépris de ses lois,
Ses compagnes danser autour de sa statue.
Le Dieu tomba sur elle, et l’accabla du poids :
Une voix sortit de la nue,
Écho redit ces mots dans les airs épandus :
« Que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. »
Cependant de Daphnis l’Ombre au Styx descendue
Frémit et s’étonna la voyant accourir.
Tout l’Érèbe entendit cette belle homicide
S’excuser au berger, qui ne daigna l’ouïr
Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon, son perfide.


Le Renard anglais


Fable n° 23
Livre XII

Le bon coeur est chez vous compagnon du bon sens
Avec cent qualités trop longues à déduire,
Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens,
Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
Malgré Jupiter même et les temps orageux.
Tout cela méritait un éloge pompeux :
Il en eût été moins selon votre génie ;
La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.
J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de votre patrie :
Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.
Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
Ils étendent partout l’empire des sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;
Même les chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.
Par un d’eux, qui, pour se sauver
Mit en usage un stratagème
Non encore pratiqué, des mieux imaginés.
Le scélérat, réduit en un péril extrême,
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
Passa près d’un patibulaire :
Là, des animaux ravissants,
Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,
Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.
Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains
Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.
Les chefs de meute, parvenues
À l’endroit où pour mort le traître se pendit,
Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
« Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;
Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes
Où sont tant d’honnêtes personnes.
Il y viendra, le drôle ! » Il y vint, à son dam.
Voilà maint basset clabaudant ;
Voilà notre Renard au charnier se guindant.
Maître pendu croyait qu’il en irait de même
Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
N’aurait pas cependant un tel tour inventé,
Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie
Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?
Mais le peu d’amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.
Je reviens à vous, non pour dire
D’autres traits sur votre sujet ;
Tout long éloge est un projet
Peu favorable pour ma lyre.
Peu de nos chants, peu de nos vers,
Par un encens flatteur amusent l’Univers,
Et se font écouter des nation étranges.
Votre Prince vous dit un jour
Qu’il aimait mieux un trait d’amour
Que quatre pages de louanges.
Agréez seulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muse.
C’est peu de chose ; elle est confuse
De ces ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage pût plaire
À celle qui remplit vos climats d’habitants
Tirés de l’île de Cythère ?
Vous voyez par là que j’entends
Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.

Un Fou et un Sage

Fable n° 22
Livre XII

Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.
Le Sage se retourne, et lui dit : Mon ami,
C’est fort bien fait à toi ; reçois cet écu-ci :
Tu fatigues assez pour gagner davantage.
Toute peine, dit-on, est digne de loyer.
Vois cet homme qui passe ; il a de quoi payer :
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.
Amorcé par le gain notre Fou s’en va faire
Même insulte à l’autre Bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois.
Maint Estafier accourt : on vous happe notre homme,
On vous l’échine, on vous l’assomme.
Auprès des Rois il est de pareils Fous.
À vos dépens ils font rire le Maître.
Pour réprimer leur babil, irez-vous
Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être
Assez puissant. Il faut les engager
À s’adresser à qui peut se venger.

L’Eléphant, et le Singe de Jupiter

Fable n° 21
Livre XII

Autrefois l’Éléphant et le Rhinocéros,
En dispute du pas et des droits de l’Empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant un caducée, avait paru dans l’air.
Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.
Aussitôt l’Éléphant de croire
Qu’en qualité d’ambassadeur
Il venait trouver Sa Grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire,
Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
À lui présenter sa créance.
Maître Gille enfin, en passant,
Va saluer son Excellence.
L’autre était préparé sur la légation ;
Mais pas un mot. L’attention
Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
N’agitait pas encore chez eux cette nouvelle.
Qu’importe à ceux du firmament
Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?
Il se vit donc réduit à commencer lui-même.
« Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un assez beau combat, de son trône suprême ;
Toute sa cour verra beau jeu.
– Quel combat ? » dit le Singe avec un front sévère.
L’Éléphant repartit : « Quoi ! vous ne savez pas
Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,
Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère
De semblables sujets dans nos vastes lambris. »
L’Éléphant, honteux et surpris,
Lui dit : « Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
– Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
On n’en dit rien encore dans le conseil des Dieux :
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. »

Le Philosophe scythe

Fable n° 20
Livre XII

Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.
Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,
Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la Nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda :
Pourquoi cette ruine. Était-il d’homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
« Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
Laissez agir la faux du Temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
– J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,
Le reste en profite d’autant. »
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l’âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu’aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort ;
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.