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sábado, 9 de diciembre de 2017

Le Berger et son troupeau

Fable n° 19
Livre IX

Quoi ? toujours il me manquera
Quelqu’un de ce peuple imbécile !
Toujours le loup m’en gobera !
J’aurai beau les compter. Ils étaient plus de mille,
Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin ;
Robin mouton, qui par la ville
Me suivait pour un peu de pain,
Et qui m’aurait suivi jusque au bout du monde.
Hélas ! de ma musette il entendait le son ;
Il me sentait venir de cent pas à la ronde.
Ah ! le pauvre Robin mouton ! »
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre
Et rendu de Robin la mémoire célèbre.
Il harangua tout le troupeau,
Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau,
Les conjurant de tenir ferme :
Cela seul suffirait pour écarter les loups.
Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous
De ne bouger non plus qu’un terme.
« Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton
Qui nous a pris Robin mouton. »
Chacun en répond sur sa tête.
Guillot les crut, et leur fit fête.
Cependant, devant qu’il fût nuit,
Il arriva nouvel encombre :
Un loup parut ; tout le troupeau s’enfuit.
Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.
Haranguez de méchants soldats,
Ils promettront de faire rage :
Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage !
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.

Le Milan et le Rossignol

Fable n° 18
Livre IX

Après que le Milan, manifeste voleur,
Eut répandu l’alarme en tout le voisinage
Et fait crier sur lui les enfants du village,
Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
Le héraut du Printemps lui demande la vie :
« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?
Écoutez plutôt ma chanson ;
Je vous raconterai Térée et son envie.
– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents
Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
Je m’en vais vous en dire une chanson si belle
Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »
Le Milan alors lui réplique :
« Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
Tu me viens parler de musique.
– J’en parle bien aux rois. – Quand un roi te prendra,
Tu peux lui conter ces merveilles.
Pour un milan, il s’en rira.
Ventre affamé n’a point d’oreilles. »

Le Singe et le Chat

Fable n° 17
Livre IX

Bertrand avec Raton, l’un Singe, et l’autre Chat,
Commensaux d’un logis, avaient un commun Maître.
D’animaux mal-faisans c’était un très-bon plat ;
Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage.
Bertrand dérobait tout ; Raton de son côté
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
Un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons
Regardaient rôtir des marrons ;
Les escroquer était une très bonne affaire :
Nos galants y voyaient double profit à faire,
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui
Que tu fasses un coup de maître.
Tire-moi ces marrons ; Si Dieu m’avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes marrons verraient beau-jeu.
Aussi-tôt fait, que dit : Raton avec sa patte
D’une manière délicate
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un maron, puis deux, et puis trois en excroque,
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens : Raton
N’était pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces Princes
Qui flattés d’un pareil emploi
Vont s’échauder en des Provinces,
Pour le profit de quelque Roi.

Le Trésor, et les deux Hommes

Fable n° 16
Livre IX

Un Homme n’ayant plus ni crédit, ni ressource,
Et logeant le diable en sa bourse,C’est-à-dire n’y logeant rien,
S’imagina qu’il ferait bien
De se pendre, et finir lui-même sa misère,
Puisqu’aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :
Genre de mort qui ne duit pas
À gens peu curieux de goûter le trépas.
Dans cette intention, une vieille masure
Fut la scène où devait se passer l’aventure.
Il y porte une corde, et veut avec un clou
Au haut d’un certain mur attacher le licou.
La muraille, vieille et peu forte,
S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor.
Notre désespéré le ramasse, et l’emporte,
Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or,
Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
Tandis que le galant à grands pas se retire,
L’Homme au trésor arrive, et trouve son argent
Absent.
« Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai,
Ou de corde je manquerai. »
Le lacs était tout prêt ; il n’y manquait qu’un homme :
Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.
Ce qui le consola peut-être
Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.
Aussi bien que l’argent le licou trouva maître.
L’avare rarement finit ses jours sans pleurs ;
Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,
Thésaurisant pour les voleurs,
Pour ses parents, ou pour la terre.
Mais que dire du troc que la fortune fit ?
Ce sont là de ses traits ; elle s’en divertit :
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.
Cette déesse inconstante
Se mit alors en l’esprit
De voir un homme se pendre ;
Et celui qui se pendit
S’y devait le moins attendre.

Le Mari, la Femme et le Voleur

Fable n° 15
Livre IX

Un mari fort amoureux,
Fort amoureux de sa femme,
Bien qu’il fût jouissant se croyait malheureux.
Jamais oeillade de la dame,
Propos flatteur et gracieux,Mot d’amitié, ni doux sourire,
Déifiant le pauvre sire,
N’avaient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri.
Je le crois ; c’était un mari.
Il ne tint point à l’hyménée
Que, content de sa destinée,
Il n’en remerciât les Dieux.
Mais quoi ? si l’amour n’assaisonne
Les plaisirs que l’hymen nous donne,
Je ne vois pas qu’on en soit mieux.
Notre épouse étant donc de la sorte bâtie,
Et n’ayant caressé son mari de sa vie,
Il en faisait sa plainte une nuit. Un Voleur
Interrompit la doléance.
La pauvre Femme eut si grand’peur
Qu’elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son époux.
« Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
Me serait inconnu. Prends donc en récompense
Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ;
Prends le logis aussi. » Les voleurs ne sont pas
Gens honteux, ni fort délicats :
Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte
Que la plus forte passion
C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion,
Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
J’en ai pour preuve cet amant
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,
L’emportant à travers la flamme.
J’aime assez cet emportement ;
Le conte m’en a plu toujours infiniment :
Il est bien d’une âme espagnole,
Et plus grande encore que folle.

Le Chat et le Renard

Fable n° 14
Livre IX

Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
S’en allaient en pèlerinage.
C’étaient deux vrais Tartufes, deux Archipatelins,
Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage,
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
S’indemnisaient à qui mieux mieux.
Le chemin était long, et partant ennuyeux,
Pour l’accourcir ils disputèrent.
La dispute est d’un grand secours ;
Sans elle on dormirait toujours.
Nos pèlerins s’égosillèrent.
Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
Le Renard au Chat dit enfin :
« Tu prétends être fort habile ;
En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
– Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac,
Mais je soutiens qu’il en vaut mille. »
Eux de recommencer la dispute à l’envi.
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,
Une meute apaisa la noise.
Le Chat dit au Renard : « Fouille en ton sac, ami ;
Cherche en ta cervelle matoise
Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien. »
À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.
L’autre fit cent tours inutiles,
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut
Tous les confrères de Brifaut.
Partout il tenta des asiles,
Et ce fut partout sans succès ;
La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.
Au sortir d’un terrier deux chiens aux pieds agiles
L’étranglèrent du premier bond.
Le trop d’expédients peut gâter une affaire :
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.

Jupiter et le Passager


Fable n° 13
Livre IX

Oh ! combien le péril enrichirait les Dieux,
Si nous nous souvenions des voeux qu’il nous fait faire !
Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
De ce qu’on a promis aux Cieux ;
On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
« Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :
Il ne se sert jamais d’huissier.
– Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?
Comment appelez-vous ces avertissements ? »
Un Passager, pendant l’orage,
Avait voué cent boeufs au vainqueur des Titans.
Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants
N’aurait pas coûté davantage.
Il brûla quelques os quand il fut au rivage :
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
« Sire Jupin, dit-il, prends mon voeu ; le voilà :
C’est un parfum de boeuf que Ta Grandeur respire.
La fumée est ta part : je ne te dois plus rien. »
Jupiter fit semblant de rire ;
Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,
Envoyant un songe lui dire
Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au voeu
Courut au trésor comme au feu.
Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse
Qu’un écu pour toute ressource,
Il leur promit cent talents d’or,
Bien comptés, et d’un tel trésor :
On l’avait enterré dedans telle bourgade.
L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
Qu’à notre prometteur l’un dit : « Mon camarade,
Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
Porter tes cent talents en don. »

Le Cierge

Fable n° 12
Livre IX

C’est du séjour des Dieux que les abeilles viennent.
Les premières, dit-on, s’en allèrent loger
Au mont Hymette, et se gorger
Des trésors qu’en ces lieux les zéphyrs entretiennent.
Quand on eut des palais de ces filles du Ciel
Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,
Ou, pour dire en français la chose,
Après que les ruches sans miel
N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie,
Maint cierge aussi fut façonné.
Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;
Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné
Par sa propre et pure folie,
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
Ce Cierge ne savait grain de philosophie.
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit
Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
L’Empédocle de cire au brasier se fondit :
Il n’était pas plus fou que l’autre.

Rien de trop

Fable n° 11
Livre IX

Je ne vois point de créature
Se comporter modérément.
Il est certain tempérament
Que le Maître de la nature
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère,
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l’aliment.
L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
De retrancher l’excès des prodigues moissons :
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
Tant que le Ciel permit aux loups
D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux humains
De punir ces derniers : les humains abusèrent
À leur tour des ordres divins.
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
À se porter dedans l’excès.
Il faudrait faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.

Le Loup et le Chien maigre

Fable n° 10
Livre IX

Autrefois Carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.
Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison ; Carpillon n’eut pas tort :
Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j’appuie
Ce que j’avançais lors, de quelque trait encore.
Certain Loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
Trouvant un Chien hors du village,
S’en allait l’emporter. Le Chien représenta
Sa maigreur : « Là ne plaise à Votre Seigneurie
De me prendre en cet état-là ;
Attendez : mon maître marie
Sa fille unique, et vous jugez
Qu’étant de noce, il faut, malgré moi, que j’engraisse. »
Le Loup le croit, le Loup le laisse.
Le Loup, quelques jours écoulés,
Revient voir si son Chien n’est point meilleur à prendre ;
Mais le drôle était au logis.
Il dit au Loup par un treillis :
« Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
Le portier du logis et moi
Nous serons tout à l’heure à toi. »
Ce portier du logis était un chien énorme,
Expédiant les loups en forme.
Celui-ci s’en douta. « Serviteur au portier »,
Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;
Mais il n’était pas fort habile :
Ce loup ne savait pas encore bien son métier.

L’Huître et les Plaideurs


Fable n° 9
Livre IX

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l’égard de la dent il fallut contester.
L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
– Si par là l’on juge l’affaire,
Reprit son compagnon, j’ai l’oeil bon, Dieu merci.
– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d’un ton de président :
« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

Le Fou qui vend la sagesse

Fable n° 8
Livre IX
Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n’est enseignement pareil
À celui-là de fuir une tête éventée.
On en voit souvent dans les cours :
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fol allait criant par tous les carrefours
Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
De courir à l’achat ; chacun fut diligent.
On essuyait force grimaces ;
Puis on avait pour son argent,
Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.
La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,
Ou de s’en aller, sans rien dire
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire,
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
De quelque semblable caresse.
Vous n’êtes point trompé ; ce Fou vend la sagesse. »

La Souris métamorphosée en fille

Fable n° 7
Livre IX

Une Souris tomba du bec d’un Chat-Huant :
Je ne l’eusse pas ramassée ;
Mais un Bramin le fit : je le crois aisément ;
Chaque pays a sa pensée.
La Souris était fort froissée.De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tête
Que notre âme, au sortir d’un roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu’il plaît au Sort : c’est là l’un des points de loi.
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement, le Bramin crut bien faire
De prier un Sorcier qu’il logeât la Souris
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté.
Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux :
« Vous n’avez qu’à choisir, car chacun est jaloux
De l’honneur d’être votre époux.
– En ce cas je donne, dit-elle,
Ma voix au plus puissant de tous.
– Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux,
C’est toi qui seras notre gendre.
– Non, dit-il, ce nuage épais
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
Je vous conseille de le prendre.
– Hé bien ! dit le Bramin au nuage volant,
Es-tu né pour ma fille ? – Hélas ! non ; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée. »
Le Bramin fâché s’écria :
« Ô vent donc, puisque vent y a,
Viens dans les bras de notre belle. »
Il accourait ; un mont en chemin l’arrêta.
L’éteuf passant à celui-là,
Il le renvoie, et dit : « J’aurais une querelle
Avec le Rat ; et l’offenser
Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »
Au mot de Rat, la damoiselle
Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
Un rat ! – Un rat : c’est de ces coups
Qu’Amour fait, témoin telle et telle.
Mais ceci soit dit entre nous.
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel époux n’est point au Soleil préférable,
En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
La belle au Chat, le Chat au Chien,
Le Chien au Loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :
Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le Bramin même ;
Car il faut, selon son système,
Que l’Homme, la Souris, le Ver, enfin chacun
Aille puiser son âme en un trésor commun :
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais, agissant diversement
Selon l’organe seulement,
L’une s’élève et l’autre rampe.
D’où vient donc que ce corps si bien organisé
Ne put obliger son hôtesse
De s’unir au Soleil ? Un Rat eut sa tendresse !
Tout débattu, tout bien pesé,
Les âmes des souris et les âmes des belles
Sont très différentes entre elles ;
Il faut en revenir toujours à son destin,
C’est-à-dire, à la loi par le Ciel établie :
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.

Le Statuaire et la Statue de Jupiter


Fable n° 6
Livre IX

Un bloc de marbre était si beau
Qu’un statuaire en fit l’emplette.
« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?
Il sera Dieu ; même je veux
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains. Faites des vœux ;
Voilà le Maître de la terre. »
L’artisan exprima si bien
Le caractère de l’idole,
Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
À Jupiter que la parole :
Même l’on dit que l’ouvrier
Eut à peine achevé l’image,
Qu’on le vit frémir le premier,
Et redouter son propre ouvrage.
À la faiblesse du sculpteur
Le poète autrefois n’en dut guère,
Des dieux dont il fut l’inventeur
Craignant la haine et la colère.
Il était enfant en ceci ;
Les enfants n’ont l’âme occupée
Que du continuel souci
Qu’on ne fâche point leur poupée.
Le cœur suit aisément l’esprit :
De cette source est descendue
L’erreur païenne, qui se vit
Chez tant de peuples répandue.
Ils embrassaient violemment
Les intérêts de leur chimère :
Pygmalion devint amant
De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités,
Autant qu’il peut, ses propres songes :
L’homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges.

L’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin

Fable n° 5
Livre IX

Certain Enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge, et par le privilège
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut :
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :
Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au Maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants :
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant, que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l’Écolier, si ce n’est le Pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.

Le Gland et la Citrouille


Fable n° 4
Livre IX

Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet Univers, et l’aller parcourant,
Dans les Citrouilles je la treuve.
Un villageois considérant,
Combien ce fruit est gros et sa tige menue,
À quoi songeait, dit-il, l’Auteur de tout cela ?
Il a bien mal placé cette Citrouille-là :
Hé parbleu, je l’aurais pendue
À l’un des chênes que voilà.
C’eût été justement l’affaire ;
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré
Au conseil de celui que prêche ton Curé ;
Tout en eût été mieux ; car pourquoi par exemple
Le Gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s’est mépris : plus je contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
Que l’on a fait un quiproquo.
Cette réflexion embarrassant notre homme ;
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit.
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
Un gland tombe ; le nez du dormeur en pâtit.
Il s’éveille ; et portant la main sur son visage,
Il trouve encor le Gland pris au poil du menton.
Son nez meurtri le force à changer de langage ;
Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,
Et que ce Gland eût été gourde ?
Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;
J’en vois bien à présent la cause.
En louant Dieu de toute chose
Garo retourne à la maison.